De la banalité de démolir à Jérusalem

Ce n’est qu’une démolition parmi tant d’autres. À cinq minutes de la Vieille ville et de son affluence touristique pour le vendredi Saint et Pâques, deux maisons de familles de Jérusalem-Est ont été détruites pour moitié dans la matinée du mardi 31 mars.

Au carrefour de deux routes, au deçà de la colline de Wadi Al-Joz, quartier de Jérusalem-Est, un enfant d’à peine dix ans tient la main d’un homme d’une soixantaine d’années. Ce dernier se prénomme Nureddin Amro, dirige l’école de Siraj Al-Quds pour non-voyant et est lui même aveugle. Sa maison, au bord d’un chemin de terre qu’empruntent les bus de touristes pour se rendre au Mont Olives et sur le site de Géthsemanie où le Christ aurait passé sa dernière nuit avec ses apôtres, a été sevrée de quatre pièces.

Domicile familial depuis presque 70 ans, Nureddin y vit aujourd’hui avec onze autres membres de sa famille dont sept enfants tous âgés de moins de 14 ans. L’un d’eux, trébuche sur les gravats de ce qui était encore la semaine dernière la barrière du devant de la maison. Nous guidant tant bien que mal à l’arrière de sa résidence, un amoncellement de blocs de ciment se dévoile. Là étaient situés la salle de bain, le salon ainsi que des chambres.

« Ils étaient entre 100 et 150», témoigne l’homme, « ils sont arrivés aux alentours de 5h30 du matin sans même nous prévenir. L’un des officiers a même reconnu ne pas avoir d’ordre de démolition« , continue-t-il. L’armée ayant coupées l’eau et l’électricité lors de l’acte, la famille se retrouve impuissante et dans l’impossibilité d’appeler qui que ce soit. Aussi, le frère de notre interlocuteur retrousse avec difficulté la jambe gauche de son pantalon et laisse apparaître un pansement : « Ils l’ont battu, lui et sa femme, car ils essayaient de s’interposer», relate Nureddin.

Les destructions sont récurrentes à Jérusalem. Najat, habitante de la partie Est de la ville m’indique que ce genre d’événements arrivent tous les jours et qu’il n’y a plus grand chose à dire sur le sujet. Selon un rapport rédigé par les diplomates européens en place à Jérusalem et Ramallah et publié par le site Mediapart, 2014 aurait néanmoins était moins destructrice que l’année 2013. Sur un total de 98 démolitions sur 2013, le rapport en compte 78 à la fin du mois de novembre 2014.

« Les destructions sont monnaie courante ici»

L’argument employé pour la destruction de ces bâtiments est qu’aucun permis de construction israélien n’a été délivré pour leur édification. Seulement voilà, ce même rapport spécifie que sur sa globalité, « moins de 13% de la ville peut être exploité pour subvenir aux besoins des Palestiniens». Ces mêmes 13% étant pour majeure partie déjà construits.

En outre, l’obtention d’un permis de construire pour une personne palestinienne prend des années et certains n’attendent, ne demandent pas pour ériger des dépendances : 33% des habitations de l’Est seraient bâtis sans autorisation et donc menacées, représentant 93 000 âmes.

Et bien que l’Est soit occupé, les destructions par un occupant demeurent illégales sous le Droit international, d’après l’article 53 de la Convention de Genève relative à la Protection des personnes civiles en temps de guerre :

« Il est interdit à la Puissance occupante de détruire des biens mobiliers ou immobiliers, appartenant individuellement ou collectivement à des personnes privées, à l’Etat ou à des collectivités publiques, à des organisations sociales ou coopératives, sauf dans les cas où ces destructions seraient rendues absolument nécessaires par les opérations militaires.»


Pour autant, un vent d’espoir souffle sur la partie orientale de Jérusalem : le 30 avril dernier, la commission de Planification et de Construction du Ministère de l’Intérieur israélien a approuvé un « master plan » impulsé en septembre 2014. Le projet prévoit la construction de 2 200 habitats destinés aux Palestiniens dans le quartier arabe de Jabel Mukaber ainsi que la légalisation de centaines de logements édifiés sans permis.

Mais en attendant la construction de ces nouveaux logements, Nureddin Amro et sa famille restent sceptiques et vivent dans l’incertitude, attendant un possible retour des autorités : « Nous sommes aujourd’hui dans la peur qu’ils reviennent et qu’ils détruisent toute la maison. Sait-on ce qu’ils vont construire à la place de notre maison? Un immeuble, un hôtel, une école privée, un parc ?», s’inquiète-t-il.


©Paul Lorgerie/2015

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