Shuafat, prison à ciel ouvert de Jérusalem

Quartier palestinien situé au nord de Jérusalem, Shuafat survit à l’ombre des flashs touristiques. Découpé en deux par ledit « Mur de la Honte », un groupe d’internationaux a pu mettre les pieds dans l’aire des réfugiés pour une première visite de ce type depuis 1965, malgré les entraves du gouvernement.

Progressant le long d’un couloir bordé de barbelés, le son de caisses claires retentit « de l’autre côté ». Des sourires et regards inquiets se dessinent. Un portique rotatif, permettant aux étrangers de pénétrer au compte goutte dans le quartier, se détache des grillages à l’angle d’un virage. La porte passée, un cortège d’enfants qui arborent le drapeau palestinien pointent le bout de son nez. Certains se joignent à nous, s’écrient « Welcome », ou nous dévisagent. Au choix.

Le camp de réfugiés de Shuafat fut instauré en 1965 par le Roi Hussein de Jordanie. « Accueillant » les réfugiés du camp fermé de Mascar, alors situé dans la Vieille ville de Jérusalem, il est l’objet d’une controverse. Pour la première fois pénétré par un groupe de touristes le 20 mars dernier, grâce à l’aide du groupe d’activistes israélo-palestinien « Free Jerusalem », actant contre l’occupation des territoires palestiniens de Jérusalem-Est, la visite animée par des résidents en Arabe et Hébreux n’est pas mince affaire.

Part entière du territoire palestinien à sa création, les frontières de Jérusalem sont repoussées au lendemain de la Guerre de Six jours en 1967, incorporant Shuafat dans la municipalité. À la lisière aujourd’hui matérialisée par un mur, le quartier est une enclave dans la ville.

Le camp est compris dans la circonscription administrative de Jérusalem et compte 85 000 résidents selon nos guides. Chiffre peu sûr, tant certaines études comptaient 20 000 habitants en 2006, contre 8 000 recensés par la municipalité de Jérusalem. En fait, seulement 13% des habitants disposent de la nationalité israélienne, impliquant un problème dans le recensement.


« La municipalité ne veut pas s’engager dans la zone »

Du reste, aucun traitement de faveur ne leur est accordé et tous payent les taxes locales comprises en 3 000 et 6 000 shekels par an (monnaie israélienne) selon la taille du logement, à savoir entre 700 et 1 400 euros. Pour information, 75,3% de la population de la partie Est de Jérusalem vivait en 2014 sous le seuil de pauvreté (couple vivant avec moins de 1 100 euros par mois), selon des données recueillies par l’Association des Droits Civils en Israël, organisation israélienne traitant des libertés et droits civils en Israël et territoires occupés.

Et bien qu’abrités sous le même parapluie que la partie juive (à l’Ouest), les habitants ne bénéficient d’aucun service de la municipalité. À noter que les autorités palestiniennes n’étant pas autorisées à exercer leurs pouvoirs dans la ville, la population est livrée à son propre sort.

À l’entrée dans le camp, une vision frappe : l’accumulation des déchets brûlés longeant le mur de séparation. Absence de volonté des ramasseurs d’ordures de faire la grève, « la ville ne veut pas envoyer les camions poubelles. Ils emploient l’excuse que les enfants pourraient jeter des pierres sur les employés », indique l’un des guides résident, désolé, « il est pourtant bien connu que les éboueurs ici sont en majorité d’origine arabe et ne risquent donc pas grand chose », continue-t-il. Sans trop de choix, la besogne est achevée par 61 volontaires, récoltant ou brulant la scorie résultant de la consommation.

Action-réaction comme dirait certains, l’amoncellement des ordures entraine logiquement des problèmes sanitaires. Sans hôpital dans l’enceinte du camp, les malades sont contraints de passer le checkpoint pour recevoir des soins. Alors que les services ambulanciers israéliens ont stoppé leurs interventions dans la zone, le Croissant-rouge palestinien a mis à disposition du quartier neuf ambulances depuis 2006, en coopération avec United Hatzalah, premier groupe israélien de réponse d’urgentistes volontaires sur l’Etat d’Israël se déplaçant à moto.

Le long de la visite, les enfants courent à l’ombre du groupe . Excités, ils posent leurs questions, s’intéressent. D’où vient-on? Que fait-on là? Pourquoi? Certes, les enfants n’ayant pas école le vendredi, jour de la visite, l’accès à l’éducation entre ces murs est limitée : seulement deux écoles y sont implantées. L’une sous la houlette de l’Organisation des Nations unies, n’accepte que les enfants des familles enregistrées depuis l’ouverture du camp. L’autre, cette fois-ci publique et installée dans un ancien entrepôt, est dédiée aux « enfants spéciaux » indique notre traducteur. À savoir, disposant de maladies mentales, selon lui. Pour le reste quelques écoles privées, souvent inabordables pour les familles, sont répertoriées.

Une obligation de traverser le checkpoint matin et soir s’imposent pour les jeunes voulant recevoir une éducation, ou ils demeurent dans la rue à longueur de journée. « Nous voulons apprendre au même titre que les autres », s’indigne un adolescent du quartier en Arabe. Alors que la population s’élevait à 1 500 personnes à sa création en 1965, provenant en majorité de la Vieille ville et de Ramallah, les besoins en éducation n’ont fait qu’accroitre sans être pourvu pour autant.

Toujours selon l’Association des Droits Civils en Israël, seulement 33,8% des 78 700 étudiants répertoriés à Jérusalem-Est étaient inscrits dans des écoles reconnues durant l’année 2012-2013. Aussi, quelques 36% ne complétaient pas les douze années de scolarité obligatoires en 2012 et 13% abandonnaient les cours en septembre de la même année. Manque de classe? Cette même étude note qu’approximativement  2 200 classes en plus sont nécessaires dans cette partie de la ville pour subvenir à l’éducation de chacun. 

« Le manque d’éducation des jeunes dans le secteur laisse apparaître des problèmes liés à la drogue et toutes formes de violences », nous informe un représentant. Caractérisé par des heurts entre bandes rivales, la violence dans Shuafat n’est contenue par aucune autorité. « La municipalité ne veut être impliqué de quelque façon que ce soit », ajoute ce représentant. L’an dernier, sept personnes ont été tuées et de nombreux vols et deal d’armes répertoriés. « La police ne passant pas le mur, aucune investigation n’a pu être menée jusqu’ici », précise-t-il.

Insalubrité prononcée.

Outre les ordures au sol, le ciel de Shuafat est découpé par des immeubles pâles et cubiques dont les fils électriques dénudés s’échappent. « Une partie de ces immeubles ont été construits de façon illégale et dans l’empressement », révèle le guide. Avec l’aide d’architectes venus de Palestine, les logements insalubres sont élevés sans permis. Trop difficile à obtenir lorsqu’une large partie des résidents n’a pas la nationalité israélienne.

« Des Palestiniens de la Vieille ville partent ou se font expulser, puis viennent vivre ici », explique un représentant. Encore lundi dernier, l’armée a menacé d’expulsion une famille arabe de la Vieille ville vivant dans sa maison depuis 60 ans, en toute illégalité. Laissant ainsi la place aux colons israéliens dans le centre historique de Jérusalem, la municipalité laisse faire ces constructions malgré le fait que les conditions sanitaires et sécuritaires ne soient pas remplies.

Ces appartements dans lesquels les enfants rentrent arrivé 14 heures. Nous revoilà retournés au point de départ. Certains achètent des fraises au marchand ambulant du coin de la rue, d’autres prennent le temps de discuter. Les guides nous raccompagnent au checkpoint que certains habitants empruntent chaque jour pour aller travailler. On sort les passeports, certains palestiniens suivent puis rebroussent chemin une fois la botte d’un policier des frontières aperçue : « See you soon, et essayez de porter notre voix au-delà de ces murs », lance l’un des guides.

Na’am, Masala’me.


©Paul Lorgerie/2015

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